Abeilles : Science et Avenir, pas à la hauteur de Scientific American

Ecrit le April 14, 2009

Promotion oblige, le magazine Sciences et Avenir n’a rien trouvé de mieux pour vendre son numéro d’avril que de proposer gratuitement à ses lecteurs le DVD du reportage de Natacha Calestrémé, déjà diffusé par France 5 et intitulé « La disparition des abeilles : la fin d’un mystère ». Pourtant, la conclusion de l’« enquête » de la réalisatrice est stupéfiante : derrière les mortalités d’abeilles se cacherait un coupable unique : les pesticides. Certes, d’autres causes peuvent être à l’origine des mortalités, admet-elle, mais celles-ci n’ont lieu que parce que les abeilles sont déjà affaiblies par l’effet cocktail des produits phytosanitaires. « Nous nous sommes aperçus qu’il ne fallait pas confondre cause et conséquences. Si les abeilles résistent mal à ces pathologies, c’est d’abord parce que leur organisme est affaibli par les pesticides », clame Natacha Calestrémé dans un entretien accordé au Nouvel Observateur le 26 mars 2009.

Cette thèse somme tout assez simpliste n’est pas à la hauteur des prétentions d’un magazine scientifique… Dommage ! Le lecteur de Science et Avenir aura davantage de plaisir à lire l’excellent article de la revue américaine Scientific American, qui présente dans son édition d’avril 2009 les derniers résultats des travaux en cours à ce sujet. Rédigé par deux chercheurs américains en charge du syndrome d’effondrement des colonies (baptisé Colony Collapse Disorder ou CCD), le Pr Diana Cox-Foster et Dennis vanEngelsdorp, l’article confirme l’existence de multiples causes qui contribuent ensemble à affecter les abeilles.

Leurs travaux, réalisés à grande échelle aux Etats-Unis depuis le printemps 2007 par une équipe de scientifiques interdisciplinaires, révèlent la complexité des causes des mortalités observées dans toutes les régions depuis 2006, sans pouvoir en identifier une seule comme étant le principal responsable. « Même avant le CCD, les ruches avaient souffert d’un nombre de maladies qui avait réduit leur population. Le nombre de ruchers géré en 2006 par les apiculteurs était proche de 2,4 millions, soit la moitié de ce qu’il était en 1949 », indique l’article.

Contrairement au discours apocalyptique largement diffusé dans le film de Mme Calestrémé, les chercheurs estiment que cette épidémie risque de mettre en péril l’activité d’un grand nombre d’apiculteurs dans le monde, mais qu’elle ne débouchera certainement pas sur la disparition totale des abeilles. « Bien que l’ampleur des pertes soit exceptionnelle, le CCD n’entraînera probablement pas l’extinction des abeilles », notent en effet les auteurs.

« L’un d’entre nous a effectué des autopsies sur des échantillons d’abeilles résiduelles des ruchers atteints par le CCD, et a trouvé des symptômes jamais observés auparavant, comme des tissus affectés dans les organes internes des abeilles. Les tests initiaux ont aussi détecté quelques sources de soupçons connues parmi les maladies des abeilles », indique l’article. Toutefois, les causes habituelles de mortalité connues jusqu’ici chez les abeilles et détectées dans ces échantillons testés étaient trop faibles pour expliquer l’ampleur de cette disparition massive et rapide. D’autres analyses moléculaires réalisées ont révélé une présence surprenante, et à des niveaux exceptionnellement élevés, d’infections virales de types déjà répertoriés, mais aucune maladie commune à toutes les victimes n’a pu être identifiée.

« Des échantillons ont été expédiés à notre collègue David Tarpy de l’Université de l’Etat de la Caroline du Nord, qui a mesuré les teneurs en protéine. Le Pr Tarpy n’a pas trouvé de différence notable entre les ruchers affectés et d’autres qui paraissent en bonne santé », poursuit l’article. Il suggère dans sa conclusion que l’état nutritionnel en soi ne peut pas expliquer le CCD.

Les multiples études simultanément menées par de nombreuses équipes d’experts spécialisés dans les abeilles n’ont pu affirmer avec certitude le bien-fondé de la théorie qui porte sur des produits chimiques synthétiques, y compris les acaricides que les apiculteurs utilisent pour lutter contre le varroa, ou les pesticides utilisés pour la protection des cultures dans les champs visités par les butineuses. L’équipe de l’Université de l’Etat de Pennsylvanie, sous la direction de Maryann Frazier, a mis en évidence plus de 170 produits chimiques différents. « Mais tant le niveau que la diversité des produits chimiques concernés ne permettent pas de mettre en évidence le tueur responsable du CCD », indique l’article, qui rappelle que « parfois, des colonies saines avaient un niveau plus élevé de substances chimiques par rapport aux colonies souffrantes ».

En conclusion, les études plus récentes menées sur de plus longues périodes d’observation ont conduit les chercheurs à consensus qui affirme que la perte des abeilles est due à une complexe combinaison de multiples facteurs dont certains sont identifiés et qualifiés d’inattendus.

Bref, une approche scientifique, raisonnable et pertinente… que l’on trouve difficilement dans le film réalisé par Mme Calestrémé.

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Trafic et blanchiment de miel aux États-Unis

Ecrit le April 6, 2009

Aux États-Unis, on ne plaisante pas avec les douanes  ! C’est ce qu’a constaté Mike Ingalls, le patron de Pure Foods Inc., une petite société de commercialisation de miel basée à Sultan (Washington). Le 22 avril 2008, une douzaine d’agents de l’Office de sécurité et de l’immigration (ICE) ont fait irruption, armés, dans sa petite entreprise, saisissant son passeport, sa comptabilité, son carnet d’adresses et tous les disques durs de ses ordinateurs. Objet de l’investigation  : 973 barriques de miel. A priori, rien qui ne justifie un tel raid. Sauf que depuis le début de l’année 2008, les autorités américaines traquent un vaste réseau international de contrebande de miel chinois. Et que l’importateur de Mike Ingalls se trouve être un important négociant chinois. Les enquêteurs ont saisi son miel afin de confirmer, après analyse, qu’il provient bien de Thaïlande, comme l’indiquent les factures. Pour Bob Coyle, un trader renommé de miel, le métier devient dangereux. «  Trop souvent, ce qui rentre aux États-Unis n’a rien à voir avec les échantillons que l’on a testés avant  », déplore-t-il. Il constate que même les plus grandes entreprises de conditionnement ne sont plus à l’abri d’une arnaque. Comme le note le journaliste Andrew Schneider dans une enquête publiée le 30 décembre 2008 dans le Seattle Post Intelligencer (SPI), rien qu’en 2008, plusieurs tonnes de miel chinois sont passées à travers les mailles des douanes après avoir été «  blanchies  », c’est-à-dire frauduleusement étiquetées comme miel provenant d’un pays autre que la Chine.

Comment « blanchir » du miel

À l’aide de documents relatifs à l’expédition d’une cargaison de miel destinée à la coopérative Sue Bee (la plus ancienne et plus importante coopérative de miel américaine), le journaliste a pu retracer les méandres de ce trafic insolite. «  En août 2008, 350 containers d’un total de 223 300 livres de miel chinois ont été expédiés par la société Hubei Yangzijiang Apiculture Co (Wuhan, Chine). Le bateau est parti de Shanghai pour accoster à Tuglakabad, un entrepôt d’importation situé près de New Delhi. Selon les rapports des douanes indiennes, le miel qui portait la mention “pour réexpédition” a été accepté par la société Apis India Natural Products. Des instructions de la compagnie chinoise indiquaient que la cargaison devait ensuite être expédiée aux États-Unis. Deux containers sont partis vers Nordfolk (Virginie) et trois autres vers Jacksonville (Floride), pour ensuite prendre la direction de l’Iowa  », indique le journaliste. Bill Huser, vice-président de Sue Bee, explique qu’il évite de se procurer du miel chinois, mais il admet qu’«  on peut toujours être trompé  ».

Ce problème est d’autant plus grave qu’en 2002, les services sanitaires européens avaient saisi plus de 80 cargaisons de miel chinois contaminé au chloramphénicol, un antibiotique interdit aux États-Unis et en Europe. L’Europe et les États-Unis avaient alors temporairement bloqué toutes leurs importations. Afin de maintenir le très lucratif commerce du miel, les autorités chinoises avaient été forcées de bannir officiellement l’usage du chloramphénicol. Pourtant, les contrôles effectués depuis sur les lots de miel importés par Sue Bee (qui représentent plus de 40 % du miel que la coopérative revend) signalent environ une fois par mois une contamination au chloramphénicol, comme l’indique Bill Huser, qui a mis en place des tests de qualité. «  L’apiculture chinoise est constituée essentiellement de petits producteurs très pauvres qui possèdent à peine dix ruches. Si la qualité sanitaire de leur miel n’est pas toujours à la hauteur, en revanche le prix de revient défie toute concurrence  », explique Kim Flottum, éditeur de la revue Bee Culture. C’est la raison pour laquelle la commission du Commerce international américain a fait jouer dès 2001 des mesures anti-dumping en augmentant les taxes d’importation de miel chinois, au motif que celui-ci était vendu bien en dessous du coût de production du miel local.

À peine un an plus tard, des fraudeurs chinois basés à Melbourne (Australie) ont contourné la législation américaine en modifiant les étiquettes de 125 containers signalant le pays d’origine afin d’éviter de payer ces taxes d’importation. L’affaire a coûté aux fraudeurs la modique somme de 489 000 dollars, ainsi que l’inscription de l’Australie sur la liste des treize pays dont les importations devaient être étroitement surveillées par les douanes américaines. Certains de ces pays (dont la Thaïlande, la Russie, l’Indonésie et la Malaisie) exportent plus de miel qu’ils n’en produisent. «  Des pays qui ont très peu, voire pas du tout d’apiculteurs commerçants, comme Singapore, exportent des quantités significatives de miel  », explique Andrew Schneider. D’autres, comme l’Inde, le Vietnam et la Corée du Sud, produisent essentiellement du miel noir, alors que les registres de fret indiquent des cargaisons de miel blanc. «  Quand les Chinois ont commencé à avoir des problèmes d’altération de leur miel par les antibiotiques, le Vietnam est curieusement devenu l’un des principaux exportateurs de miel vers les États-Unis  », constate Mike Burgett, professeur d’entomologie à l’Université d’État de l’Oregon. «  Or, je sais pertinemment que l’industrie apicole vietnamienne n’est pas capable de produire tant de miel  », poursuit ce spécialiste, chargé depuis 27 ans de la veille de l’apiculture du Sud-Est asiatique. Dans son enquête, le journaliste du SPI cite un ancien affréteur qui explique comment le miel chinois est transformé en miel vietnamien à Hai Phong (Vietnam) avant de devenir russe à Pusan (Corée du Sud).est la raison pour laquelle la commission du Commerce international américain a fait jouer dès 2001 des mesures anti-dumping en augmentant les taxes d’importation de miel chinois, au motif que celui-ci était vendu bien en dessous du coût de production du miel local.

Un agent spécial infiltre un important négociant de miel

C’est donc pour mettre un terme à ce trafic que Susan Jensen, un agent spécial de l’ICE, a infiltré la filière américaine d’un des plus importants négociants mondiaux de miel  : Alfred L. Wolff GmbH (ALW). Dans sa déposition du 23 mai 2008, elle explique comment l’agence de Chicago d’ALW se procurait depuis plusieurs années du miel chinois frelaté, alors que le pays d’origine indiqué était soit la Russie, soit la Pologne. Ayant eu accès aux documents confidentiels de la firme, Susan Jensen a pu révéler que 57 tonnes de miel portant la dénomination «  Polish Light Amber Honey  », importées en novembre 2006, étaient en réalité d’origine chinoise. En février 2008, les agents de l’ICE ont procédé à des analyses d’échantillons de neuf containers de miel censés provenir de Russie et entreposés dans un centre ALW situé à Itasca (Illinois). «  Le laboratoire des douanes de Savannah (Georgie) a mis en évidence que le miel était d’origine chinoise  », indique Susan Jensen dans son rapport.

Un mois plus tard, le 24 mars 2008, Stefanie Giesselbach et Magnus von Buddenbrock, deux dirigeants du bureau de Chicago d’Alfred L. Wolff, ont été arrêtés à l’aéroport international de O’Hare (Chicago), alors qu’ils étaient en partance pour Francfort. Aujourd’hui, tous deux sont inculpés pour «  conspiration en vue d’importer frauduleusement de la marchandise aux États-Unis  ». Toujours selon le rapport de Susan Jensen, ces dirigeants étaient parfaitement au courant de la fraude. Ce qu’a d’ailleurs reconnu Stefanie Giesselbach. Selon un «  informateur confidentiel  » qui a travaillé pendant deux ans dans le bureau de Chicago d’ALW, même la direction savait que «  du miel importé était régulièrement contaminé par des antibiotiques interdits par la Food and Drug Administration  ». Ces lots étaient alors dirigés soit vers une entreprise texane moins regardante, qui bénéficiait d’une réduction considérable sur le prix, soit vers une entreprise du Michigan, «  parce que le patron de cette compagnie avait une entière confiance dans ALW et ne procédait donc à aucun test de contaminants  ». Or, le chloramphénicol n’est pas le seul antibiotique présent dans le miel chinois. En 2007, les autorités sanitaires de Floride ont également retrouvé de la ciprofloxacine et de l’enrofloxacine  !

Aux États-Unis, l’essentiel des arrivages de miel n’est pourtant jamais inspecté, et rares sont les cas similaires à ceux de Stefanie Giesselbach et Magnus von Buddenbrock, qui doivent répondre de leurs actes devant la justice. Un responsable des douanes de la frontière canadienne estime même que «  non seulement le miel n’est pas sur le haut de la liste des priorités, [mais qu’] il n’est pas du tout sur la liste  !  » Cette situation est d’autant plus curieuse qu’avec 237.000 de livres (soit 107.000 de tonnes), les États-Unis sont de loin le plus grand consommateur de miel au monde, et que les importations de miel ont littéralement explosé depuis le phénomène des disparitions mystérieuses d’abeilles. «  Un jour, un miel vraiment dangereux pour la santé sera introduit dans ce pays, et un nombre considérable de personnes en subiront les conséquences  », avertit David Westervelt, un inspecteur de Floride en charge de l’apiculture, qui déplore de devoir attendre un scandale sanitaire avant que le gouvernement fédéral n’intervienne énergiquement.

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Apiculture : Épidémie chez les abeilles : chronique d’un échec

Ecrit le March 25, 2009

Lors d’une conférence organisée par le conseil général d’Auvergne le 9 décembre 2008, l’ancien président de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), Jean-Marie Sirvens, a confirmé que les maladies des abeilles représentaient bien un problème structurel de l’apiculture. « Depuis cette année, notre syndicat soutient un programme de recherche sur Nosema à l’université de Clermont-Ferrand », a-t-il indiqué. Or, ce redoutable protozoaire n’est pas le seul fléau à ravager l’apiculture. Installé en France depuis plusieurs décennies, le varroa est considéré comme « l’ennemi numéro 1 de l’abeille » dans le rapport du député Martial Saddier. S’y ajoutent les problèmes récurrents des loques (européenne et américaine) et d’une petite vingtaine de virus déjà identifiés chez l’abeille mellifère (virus du Cachemire, virus des ailes déformées, virus de la paralysie chronique, iapv, etc.).

Cet état sanitaire déplorable soulève une question de fond : comment, en effet, une telle filière a-t-elle pu en arriver là ? Et surtout, cette situation n’est-elle pas l’expression d’un échec total, celui d’un réseau de vétérinaires qui existe depuis près d’un demi-siècle et dont la mission est de garantir le contrôle sanitaire des ruchers ? Dès octobre 1961, les pouvoirs publics ont en effet confié la surveillance apicole à un réseau piloté par la Fédération nationale sanitaire apicole (fnsa). Une initiative qui revient à deux vétérinaires : le Dr Pillon, inspecteur en chef au ministère de l’Agriculture, et le Dr Rousseau, directeur du Laboratoire de pathologie des abeilles de Nice (l’ancêtre du laboratoire de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments – l’Afssa –, à Sophia-Antipolis). « M. Rousseau était très impliqué dans la santé de l’abeille à travers son laboratoire de Nice, dont la direction lui avait été confiée en 1950 », relate Raymond Borneck, ancien président de l’institut technique apicole (Itapi). La combinaison du laboratoire de Nice et de cette première fédération sanitaire apicole a formé un réseau national au service du ministère. C’est d’ailleurs « sur demande pressante du ministère » que la fnsa est devenue six ans plus tard la Fédération nationale des organisations sanitaires apicoles départementales (Fnosad), par fusion avec l’Union nationale des associations sanitaires apicoles départementales (Unasad), une fédération concurrente créée en 1965 par le syndicat apicole Unaf. Pour les pouvoirs publics, il s’agissait alors d’étendre leur rayon d’action à travers une seule structure, indépendante des syndicats apicoles. Le conseil technique de la Fnosad a été confié aux Dr Pillon et Rousseau. Grâce aux financements du ministère de l’Agriculture, la nouvelle fédération a organisé pendant plusieurs années des cours techniques de trois semaines destinés à former un réseau d’agents sanitaires apicoles. C’est à ce moment qu’est née la revue La santé de l’abeille, dont l’objectif clairement affiché était de vulgariser « les derniers progrès de la science apicole dans le domaine si particulier et pourtant si vaste de la lutte contre les maladies des abeilles ». Rapidement, son tirage est passé de 1 000 à 2 500 exemplaires – ce qui reste toutefois assez faible au regard du nombre d’apiculteurs, amateurs et professionnels confondus. Dans le numéro du deuxième trimestre 1967, André Regard, vice-président de la Fnosad, rappelait : « Bien des catastrophes ont atteint des apiculteurs insuffisamment avertis, qui ont assisté impuissants et désespérés à la disparition de leur cheptel ». Durant les années soixante-dix, la Fnosad n’a cessé de mettre en garde les apiculteurs contre la négligence d’une partie de la profession face aux foyers d’infections. « Ainsi risquent de subsister dans de nombreux endroits les îlots incontrôlés où règne bien souvent une totale anarchie », avertissait André Regard en janvier 1970. Il ajoutait : « Les maladies s’enracinent et, au gré de quelques déplacements incontrôlés ou de transhumants clandestins, les colonies essaiment, risquant de venir contaminer des zones expurgées ». Le vice-président s’insurgeait également contre ceux qui n’osaient pas déclarer les maladies de leurs ruches, « à croire que les maladies des abeilles sont des maladies honteuses ! ». Il ne croyait pas si bien dire. À peine dix ans plus tard, l’apiculture française subissait l’une de ses plus graves crises sanitaires : l’épidémie naissante de varroase, dont le réseau de vétérinaires de la Fnosad et le laboratoire de Nice n’avaient fait que suivre impuissamment la progression. S’il faut reconnaître que les techniques de l’époque ne permettaient pas de combattre facilement cette épidémie, il n’était pas impossible de freiner considérablement la progression du pathogène. Or, aucune des méthodes rudimentaires utilisées en sécurité animale n’a été utilisée, que ce soit l’interdiction ou le contrôle des importations de reines, l’arrêt provisoire de la transhumance, le contrôle sanitaire régulier et obligatoire des ruches, la sélection de souches plus rustiques – certes moins productives – d’abeilles et surtout la mise en place d’une prophylaxie à partir de plusieurs matières actives. Les quelques mesures préconisées par André Regard se sont résumées à l’éradication des foyers contaminés. Du côté des syndicats apicoles, on recommandait plutôt la suppression… de la Fnosad ! En 1983, André Regard constatait ainsi avec beaucoup d’amertume : « Certains dirigeants apicoles conseillent de supprimer le Groupement de défense sanitaire apicole départemental et de le remplacer par une section sanitaire au sein d’un syndicat ». Preuve, s’il en faut, que déjà à cette époque le monde apicole n’était pas très solidaire !

Certes, il existait un autre grand laboratoire apicole, situé à Bures-sur-Yvette. La direction en avait échappé au Dr Rousseau alors même que ce dernier s’était beaucoup investi dans sa création, dans les années cinquante. « L’administration avait préféré mettre à sa tête le célèbre entomologiste Rémy Chauvin », rappelle Raymond Borneck. « Entre les deux laboratoires, il y avait aussi une approche différente. Celle de Rémy Chauvin et de son équipe de chercheurs était plutôt axée sur la recherche fondamentale. C’est pour cela que l’Inra a beaucoup insisté pour obtenir la nomination de M. Chauvin », précise-t-il. Cependant, au moment de l’introduction du varroa, le laboratoire de Bures ne s’est pas montré plus efficace que celui de Nice. En outre, le départ à la retraite, en 1984, de l’équipe constituée au lendemain de la Seconde guerre mondiale, a renforcé l’orientation du laboratoire vers la recherche théorique, notamment vers la neurophysiologie, au détriment des problèmes de pathologies. Pourtant, dans le numéro de juillet-août 1986 de La santé de l’abeille, Jean-Paul Faucon, déjà responsable du service Pathologie et hygiène du laboratoire de Nice, constatait : « Ces dernières années, la pathologie apicole a pris une place prépondérante dans les préoccupations des apiculteurs, particulièrement en raison de l’apparition et de l’extension de la varroase ». Il évoquait déjà la « maladie de la disparition », alors qu’aucun traitement de semences par enrobage d’imidaclopride, de fipronil ou d’un autre insecticide de cette lignée, n’existait encore.

« Une première solution à la varroase a été trouvée par la firme chimique Sandoz, qui a racheté une molécule très prometteuse à un laboratoire américain. L’Itapi a fait des essais sur les abeilles pour montrer que cette molécule, qui tue les varroas, est très peu toxique pour l’abeille. Nous avons ainsi réalisé qu’un médicament à base de fluvalinate, un acaricide issu du pyrèthre, pourrait apporter une solution prophylactique », se souvient Raymond Borneck. C’est ainsi qu’est né l’Apistan, au début des années quatre-vingts. Cet acaricide a donné un bref répit à l’apiculture. Grâce à lui, les apiculteurs pensaient pouvoir maîtriser la maladie. L’ère était donc au soulagement, aux récoltes fastes et surtout… au relâchement de la vigilance ! « À cette époque, les organisations sanitaires étaient avant tout préoccupées par la vente des lanières pour lutter contre le varroa. C’était l’effet fluvalinate, le truc magique qui a presque fait croire que l’apiculture n’avait plus de problèmes de maladies », commente Guy Dronet, ancien président du groupement sanitaire apicole de la Meuse. Au bout de quelques années, l’Apistan a commencé à montrer ses faiblesses. D’autant plus qu’il n’était pas toujours appliqué avec rigueur et que, comme on le savait déjà alors, une monothérapie entraîne plus rapidement des résistances. Jean-Paul Faucon avait beau participer aux assemblées générales départementales, avertissant contre les résistances du varroa à l’Apistan, l’époque était plutôt à la mise en cause des pesticides, surtout depuis le début de l’affaire Gaucho en 1994. Durant ces années, les syndicats apicoles affirmaient haut et fort « maîtriser parfaitement la maladie ». Or, le manque d’attention porté au varroa a permis à cet acarien de s’installer définitivement. Plus grave, il a ouvert une voie royale à d’autres pathogènes. En effet, en entraînant un affaiblissement du système immunitaire des abeilles [1], le varroa a sans aucun doute permis à une variante de la nosémose jusqu’alors absente en Europe, Nosema ceranae, de s’installer. Inconnu et difficilement détectable, le protozoaire Nosema ceranae s’est multiplié au cours d’une épidémie silencieuse qui a duré plusieurs années. En 2006, le chercheur espagnol Mariano Higes a mis en évidence sa présence chez l’abeille européenne, Apis Mellifera [2]. La réaction des syndicaux apicoles a été immédiate. Pour eux, cette découverte était une invention des firmes chimiques visant à nier le rôle des pesticides. Du côté des vétérinaires, on restait d’autant plus sceptique que ces travaux mettaient de nouveau l’accent sur l’échec de la veille sanitaire. Pourtant, Nosema ceranae était bien présent en France, comme l’ont démontré Jean-Paul Faucon et son équipe [3]. Aux États-Unis, les chercheurs sont même parvenus à prouver son existence sur le territoire américain depuis 1996 ! Impossible d’en dire autant en ce qui concerne la France, où personne n’a eu le réflexe de conserver des échantillons d’abeilles mortes alors que d’inexplicables mortalités avaient été mises en évidence depuis le début des années quatre-vingt-dix. Une fois encore, le réseau des vétérinaires de la Fnosad s’est montré dépassé par l’ampleur du problème.

Nosema ceranae

En juin 2007, sous la plume de Jean- Marie Barbançon, un vétérinaire reconverti à l’apiculture et membre de l’équipe de formateurs de la Fnosad, La santé de l’abeille publie un étrange article : Nosema ceranae est-il forcément pathogène ?. M. Barbançon y affirme qu’« aucune démonstration de son implication dans une maladie de notre abeille n’est apportée par les “découvreurs” ». Le nouveau vice-président de la Fnosad ignore visiblement que depuis mars 2007, la revue Apidologie (une référence dans le monde de l’apiculture) a reçu une publication signée des trois plus grands spécialistes de la nosémose, Robert J. Paxton, Julia Klee et Ingemar Fries, intitulée Nosema ceranae a infecté Apis mellifera en Europe depuis au minimum 1998, et est probablement bien plus virulent que Nosema apis. Dans le numéro suivant, la rédaction de La santé de l’abeille rectifie le tir en publiant un nouvel article, dans lequel on peut lire : « Il ressort de ces études et des rapports du terrain que Nosema ceranae est beaucoup plus virulent pour Apis mellifera que Nosema apis : il envahit plus rapidement le ventricule, ce qui entraîne une mortalité plus rapide des abeilles infectées ». Mariano Higes vient en effet de démontrer, expériences in vivo à l’appui, la très grande pathogénicité du protozoaire [4] ! Mais rien n’y fait. En mars 2008, lors de l’assemblée générale de la Fnosad, Jean-Marie Barbançon n’hésite pas à expliquer que si les abeilles ne se portent pas bien, c’est qu’elles « vivent dans l’environnement, lequel contient nombre de pesticides ». « Affaiblies, stressées, elles sont d’autant plus sensibles aux pathogènes de toutes sortes », explique le vétérinaire à la retraite, qui souhaite visiblement continuer à braquer les projecteurs sur les pesticides, alors qu’il devient évident pour tout le monde que le cheptel apicole n’a jamais été autant contaminé par de multiples pathogènes. Aujourd’hui, tous les chercheurs s’accordent par exemple à décrire la gravité des dommages causés par le varroa. « [Avec cet acarien,] on observe chez les nymphes, les ouvrières et les mâles, une diminution du volume de l’hémolymphe, de sa concentration en protéines et en sucres, une réduction de la taille et de la masse corporelle (de 6 à 22 % chez les ouvrières), de la longévité (de 34 à 68 % chez les ouvrières) et du nombre de spermatozoïdes produits par les mâles (de 24 à 50 % !). De tels chiffres sont effrayants. Ils s’accompagnent de troubles comportementaux dans les colonies, comme la diminution des vols et de leur durée », explique Michel Aubert, ancien directeur de recherches à l’Afssa, en charge du laboratoire de Sophia- Antipolis. Entre des faits graves systématiquement avérés et des suppositions non vérifiées, il aurait été bon de garder le sens de la mesure ! Le discours de Jean-Marie Barbançon est repris par un autre vétérinaire, Marc-Édouard Colin. Invité en octobre 2007 à l’université d’automne de l’Unaf, ce dernier explique que même infectées par la nosémose, les colonies sont « saines et ne présentent aucun symptôme ». « Comme dans le cas espagnol, il ressort que l’infection par Nosema ceranae est beaucoup plus répandue que celle occasionnée par Nosema apis. Et cela sans que des catastrophes soient signalées dans les ruchers », ajoute-t-il. « Il est loisible de se demander si Nosema ceranae est réellement pathogène dans les conditions de terrain », conclut le vétérinaire, pour qui il n’y a « pas lieu de paniquer par rapport à ce parasite ». Pour les virus, même discours. En collaboration avec Laurent Gauthier, du laboratoire de Pathovigilance et de développement apicole de Supagro Montpellier, Marc-Édouard Colin a publié une étude visant à démontrer que le virus des ailes déformées (dwv), très présent chez Apis mellifera, est « peu pathogène pour l’abeille domestique et pour Varroa destructor » [5] . Répondant à une étude américaine qui met en relation un nouveau virus, l’IAPV, avec le syndrome de mortalité des abeilles, Laurent Gauthier déclare que « les virus peuvent aussi être une conséquence, plutôt qu’une cause ». « La question est de savoir s’il existe des facteurs de déséquilibre favorisant la prolifération de ces pathogènes », poursuit-il, faisant clairement allusion à des problèmes environnementaux. Ensemble, les auteurs ont conduit une enquête sur trente cinq ruchers, répartis sur toute la France. Ils les ont tous trouvés infectés par plusieurs virus. Ce qui ne les a pas empêchés de les déclarer bien portants ! Or, peuvent-ils ignorer les recherches réalisées à l’étranger ? Peuvent-ils méconnaître que le varroa et les virus qu’il favorise se passent bien de l’ultime concours des pesticides pour détruire les ruchers ? Qu’importe, selon eux, ni la présence de Nosema ceranae, ni celle de certains virus, ne doit inquiéter les apiculteurs.

De curieux traitements

N’est-il pas étrange de constater qu’un réseau de surveillance des pathologies des abeilles confié à des vétérinaires semble prendre autant à la légère les différentes pathologies présentes dans le cheptel apicole ? Et que lorsqu’il s’agit de proposer des traitements, ce ne soient pas les solutions les plus efficaces qui sont conseillées ? Ainsi, par principe, l’usage des antibiotiques est largement déconseillé. Même lorsqu’il s’agit de combattre la loque américaine, une maladie classée comme très contagieuse. Pourtant, suite à un protocole de traitement proposé par l’Afssa, la Direction générale de l’alimention (dgal) autorise depuis le 7 janvier 2005 un traitement à base d’antibiotique pour les ruchers atteints de loque. Une décision dont la pertinence est contestée par Jean- Marie Barbançon, qui conseille comme alternative aux antibiotiques « une poudre jaune, le soufre, pour asphyxier [les colonies malades [6] ] ». De même en ce qui concerne Nosema ceranae. Le protozoaire peut être combattu avec un antibiotique produit à partir d’Aspergillus fumigatus (la fumagilline), autorisé aux États-Unis mais interdit dans toute l’Europe. Seule l’Espagne a accordé une dérogation pour son utilisation. La Fnosad, elle, n’a jamais été très mobilisée sur ce dossier. Comme s’il fallait à tout prix éviter un traitement à base de molécules de synthèse. D’ailleurs, pour lutter contre le varroa, Jean-Marie Barbançon préconise d’utiliser un produit « naturel », un acide organique d’origine végétale : l’acide oxalique. Dans le N°666 d’Abeilles et Fleurs, la revue de l’Unaf, il publie un « mode d’emploi » de quatre pages destiné aux amateurs, alors que « quelques grammes [d’acide oxalique] pourraient tuer une personne adulte » ! Bien entendu, ce produit ne dispose d’aucune AMM. Il est donc interdit d’usage pour les apiculteurs conventionnels. Seuls les apiculteurs bio peuvent l’utiliser, sur prescription d’un vétérinaire. Ce qui n’empêche pas Jean-Marie Barbançon de décrire toutes les étapes permettant à n’importe quel apiculteur de procéder lui-même à sa préparation… tout en admettant que ce traitement n’est pas anodin pour les abeilles et qu’il présente une efficacité très relative !

Est-ce cette évidente impuissance face aux maladies qui a poussé la Fnosad à privilégier le combat contre les pesticides ? La question mérite d’être posée. En effet, à l’image des principaux syndicats, la fédération a contribué à affecter l’essentiel des crédits à la toxicologie, privant ainsi la recherche sur les pathologies de moyens substantiels. Certes, quelques budgets ont bien été accordés à la recherche sur la varroase, mais sans qu’aucun résultat concret ne s’ensuive. Du côté de l’Afssa, Michel Aubert a poursuivi entre 2002 et 2008 la modernisation de l’unité Abeille entreprise par son prédécesseur, Michel Pépin. S’appuyant sur l’expérience de Jean-Paul Faucon, il a acquis de nouveaux matériels scientifiques pour les analyses chimiques et virologiques, renforcé l’équipe et recherché des contrats et des collaborations internationales. Toutefois, la qualité d’un service d’épidémiologie ne dépend pas uniquement de celle de son matériel – bien qu’il s’agisse là d’une condition indispensable. Encore faut-il que cette équipe dispose d’un relais opérationnel sur le terrain. Or, le courage qu’a eu l’unité Abeille d’insister sur le rôle des maladies en pleine crise Gaucho-Régent a créé une rupture entre le laboratoire de Sophia-Antipolis et une partie du monde apicole, dont profitent les dirigeants actuels de la Fnosad, trop heureux de reprendre un pouvoir qui leur avait échappé. D’autant plus qu’en février 2008, Michel Aubert – qui s’était sans doute trop exposé dans les médias [7]. – a été remercié par sa direction avant même d’avoir pu terminer la réorganisation de l’unité Abeille.

Un système en échec

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que « le système sanitaire apicole [soit] en échec depuis de nombreuses années », comme l’admet lui-même M. Barbançon dans son éditorial de juillet 2008. « Absence quasi généralisée de diagnostic établi dans la plupart des troubles signalés. Voilà des années que les apiculteurs français sont transformés en gestionnaires de l’à-peu-près », poursuit-il. Un constat que partage totalement Guy Dronet. « Bien que l’Europe ait apporté sa part de financement, le réseau d’agents sanitaires apicoles formé par la Fnosad n’a jamais vraiment été à la hauteur. Certains agents sont même incapables de diagnostiquer les maladies les plus élémentaires. Tout cela n’est pas sérieux », s’insurge-t-il. Aujourd’hui, pour sortir de la crise sanitaire, l’apiculture française a besoin d’un réseau de surveillance capable de faire remonter une véritable information sur l’état sanitaire des ruchers. C’est-à-dire d’obtenir des prélèvements aléatoires et suffisamment représentatifs des différentes pratiques (de montagne, de plaine, d’apiculture professionnelle ou non), et pas seulement des échantillons d’abeilles mortes en provenance de quelques ruches. D’autre part, il est impératif que cette information soit confrontée aux résultats de la recherche génomique sur les différents types d’abeilles et sur les pathogènes. En effet, sans la création d’un grand pôle technique multidisciplinaire conjuguant génomique, parasitologie, virologie, nutrition, neurobiologie, pharmacologie, toxicologie et immunologie, regroupant une cinquantaine de personnes et disposant du fruit des dernières révolutions technologiques, l’avenir de l’apiculture française sera en péril, tout comme celui de la pollinisation.

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[1] Yang, X. & Cox-Foster, D. 2005. Impact of an ectoparasite on the immunity and pathology of an invertebrate : evidence for host immunosuppression and viral amplification. Proc. Natl. Acad. Sci. USA 102 : 7470 – 7475.

[2] Nosema ceranae, a new microsporidian parasite in honeybees in Europe. J. Invertebr. Pathol., 2006

[3] Presence of Nosema ceranae in French honey bee colonies. Journal of Apicultural Research, M.-P. Chauzat, M. Higes, R. Martin-Hernandez, A. Meana, N. Cougoule, and J.-P. Faucon. 2007.

[4] Experimental infection of Apis mellifera honeybees with Nosema ceranae (Microsporidia), JIP, 2006, & How natural infection by Nosema ceranae causes honeybee colony collapse, EMI, 2008.

[5] Polymerase chain reaction detection of deformed wing virus (DWV) in Apis mellifera and Varroa destructor, Apidologie, 2005.

[6] Le Bulletin du GDSA-29, N°12, 3e trimestre 2005.

[7] On ne peut s’empêcher de constater que le limogeage de Michel Aubert a suivi de quelques mois la publication par La France agricole d’une interview dans laquelle il déclarait que « le Gaucho avait été une fausse piste »

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Quand le ministère de l’Agriculture confond Cruiser et deltaméthrine…

Ecrit le March 25, 2009

Visiblement, rue de Varenne, le Cruiser hante les esprits ! A la moindre allusion au problème des mortalités d’abeilles, le ministère de l’Agriculture ressort en effet le dossier de cet insecticide de Syngenta. Même lorsqu’une question concernant un autre pesticide est posée. Exemple : le 25 septembre 2008, le sénateur Guy Fischer attire l’attention du ministre sur « la très préoccupante disparition d’abeilles engendrée par l’épandage d’insecticides tels que la deltaméthrine ». Le sénateur poursuit : « Ce produit se disperse parfois sur de très longues distances si bien que les ruches, même déplacées hors des zones de traitement, peuvent en recevoir sous forme de gouttelettes ou de gaz. 
Ainsi, dans le département du Rhône, 57 % des ruches ont disparu en 2007. 
Malgré cet accablant constat, les services de la protection des végétaux de la direction régionale de l’agriculture et de la forêt organisent actuellement des traitements à l’aide de cet insecticide dans le sud-est de ce département du fait de la détection de huit individus de chrysomèle du maïs. Il est donc à craindre à nouveau la disparition de milliards d’abeilles. » Sans épiloguer sur les « milliards d’abeilles » dont fait état le sénateur, il est clair que le problème évoqué concerne la deltaméthrine, un insecticide de la famille des pyréthrinoïdes, autorisé depuis plus de trente ans en France, et non le Cruiser. La réponse du ministère de l’Agriculture, publiée le 12 février 2009 – soit presque 5 mois plus tard –, vaut son pesant d’or : « Le 14 novembre 2008, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) a rendu un avis favorable au renouvellement de l’autorisation de la préparation insecticide Cruiser. » S’ensuit une longue explication sur les « conditions restrictives » de ce renouvellement, sur « le protocole de suivi », sur Ecophyto 2018 et sur les « préconisations du rapport du député Martial Saddier ». Bref, tout sur le Cruiser et pas un mot sur la deltaméthrine…

Pour obtenir une réponse à sa question, Guy Fischer aurait pourtant pu consulter la page 1075 du JO du Sénat en date du… 31 juillet 1986 ! Y figure en effet une réponse à la question du sénateur Paul Souffrin « sur les effets provoqués sur le cheptel et la production apicoles de la Moselle à la suite de l’utilisation de la Deltaméthrine ». Comme quoi, il y a plus de vingt ans, les mortalités d’abeilles faisaient déjà l’objet d’interrogations parlementaires…

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« En 2008, le suivi post-homologation du Cruiser a été un fiasco », estime le SPMF

Ecrit le March 25, 2009

Alors que les associations environnementalistes radicales s’insurgent contre la décision du ministre de l’Agriculture de renouveler pour 2009 l’autorisation limitée d’usage du Cruiser, le SPMF, syndicat des apiculteurs professionnels, prend acte de cette décision, tout en regrettant le « fiasco » du suivi post-homologation réalisé par les services de la Direction générale de l’alimentation (DGAL). « Dès le 2 janvier 2008, le SPMF s’est engagé à participer au suivi post-homologation, proposant pour la seule région Midi-Pyrénées 5.000 ruches témoins », explique Joël Schiro, président du syndicat. Or, ce dernier n’a été convoqué que le 2 avril 2008 à une première réunion de travail. « Le protocole que l’on nous a proposé était très sommaire, avec un nombre de ruches bien en dessous de ce que nous proposions », déplore-t-il. Joël Schiro note qu’« en ce qui concerne les expérimentations pilotées par la DGAL, la mise en place des quelques ruches s’est faite alors que les semis avaient déjà été effectués, et ceci malgré les efforts des techniciens sur le terrain (SRPV, agriculteurs et apiculteurs) pour rattraper le retard sur le plan de l’organisation ».

Difficile de ne pas s’interroger sur la légèreté de la gestion d’un dossier aussi sensible. On peut aussi se demander pourquoi l’équipe du laboratoire de Sophia-Antipolis de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), spécialisée dans les pathologies de l’abeille, n’a pas été associée au plan de surveillance. N’aurait-il pas été utile de profiter du suivi post-homologation du Cruiser pour effectuer un suivi sanitaire et toxicologique plus général ? Enfin, il est curieux de constater que les experts de l’Afssa ont été convoqués « dans l’urgence », le 14 octobre 2008, par la DGAL, alors même qu’ils ne disposaient pas encore des résultats d’analyses de certains prélèvements ! Résultat : l’Afssa a rendu un avis bien prudent, rédigé seulement vingt-quatre heures après la réunion. Pascale Briand, sa directrice, indique qu’« en l’état actuel des données fournies, elle considère que cette étude nécessitera une analyse approfondie à l’issue de la mise à disposition des rapports finaux »… tout en soulignant le fait que l’agence n’a observé « aucune mortalité suspecte » ! Cette position ambiguë n’a fait qu’ouvrir la voie aux rumeurs et aux contestations, alors qu’aucune mortalité d’abeilles due au Cruiser n’a été constatée pendant les semis ni pendant la floraison du maïs.

Afin de « sortir de tous ces problèmes “par le haut“ », le SPMF renouvelle donc sa proposition de mettre à la disposition du ministère trente exploitations apicoles totalisant plus de 15.000 ruches réparties sur tout le territoire. « Le ministère pourrait ainsi se donner les moyens de comprendre ce qui se passe, sans s’imposer ni écarter la moindre hypothèse préalable », indique Joël Schiro, pour qui « la polémique sur le Cruiser masque les vrais enjeux de l’apiculture ». Sans nier le problème des pesticides, le syndicat estime aujourd’hui prioritaires « le suivi des dossiers phytosanitaires par l’administration, le parasite Varroa et la stérilité des reines ». Ce phénomène de stérilité a été très présent en 2008. En effet, le pourcentage des bourdonneuses (stérilité des reines) a atteint 30% des ruches sur les exploitations professionnelles les plus performantes. Reste à savoir si les services du ministère accepteront la proposition du SPMF…

Télécharger le communiqué du SPMF

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