La mort mystérieuse des abeilles
Ecrit le 19 novembre, 2007
Entretien de Jean-Daniel Charrière, chercheur à Agroscope Liebefeld-Posieux (Suisse), réalisé par Christian Pidoux (publié le 16 novembre 2007, dans la revue Agri-Hebdo, l’hebdomadaire professionnel agricole de la Suise romande).
Partout dans le monde le phénomène de la mort des abeilles est constaté sans que l’on puisse l’expliquer. Quelle est véritablement l’ampleur du phénomène?
Jean-Daniel Charrière : La mort des abeilles est naturelle. Elle intervient pendant l’hiver. Ce phénomène atteint normalement 10% des colonies. Mais depuis quelques années, le phénomène s’est amplifié. Selon les hivers, les pertes ont atteint, en moyenne, jusqu’à 30% des colonies. Dans les cas extrêmes, ces pertes ont décimé les 100% d’un rucher. Le phénomène est mondial, partout il est observé aussi bien sur les abeilles domestiques que sur les espèces sauvages. En Suisse, les symptômes sont soit une ruche vide au printemps soit un amas d’abeilles mortes au fond de la ruche soit encore des abeilles incapables de voler à la sortie de l’hiver.
Quelles sont les conséquences de la mort des abeilles?
J-D C. : Il y d’abord les conséquences pour l’apiculteur qui perd ses ruches et qui accuse des pertes de récolte de miel. Plus grave encore, la disparition des abeilles, si elle devait se poursuive, influerait directement sur la flore. Plus de 80% des plantes ont besoin de l’insecte pollinisateur. Si les céréales ne sont pas concernées toutes les plantes à fleur le sont. Vigne, fruits, tomates, oléagineux, production de graines, de légumes, ombellifères et crucifères ont besoin des abeilles. Bien qu’il soit impossible de mesurer les conséquences de leur disparition, un monde sans abeilles occasionnerait un cataclysme floristique.
Quelles sont les causes à l’origine du phénomène?
J-D C. : Les scientifiques ont formulé plusieurs hypothèses dont aucune n’explique le phénomène à elle seule. La rigueur de l’hiver ne semble pas en cause car le phénomène intervient aussi lors d’hivers doux. L’offre en pollen peu diversifiée du fait de grandes parcelles de la même espèce n’explique pas le problème, car même dans des zones non cultivées, la mort des abeilles est constatée. La présence des pesticides appliqués par l’agriculture ne semble pas en cause. Les quantités utilisées ont diminué et dans des zones sauvages, sans agriculture, le phénomène est aussi observé. Le smog électronique produit par les téléphones portables pourrait agir sur le système d’orientation magnétique des abeilles, mais dans les zones retirées où il n’y a pas de réseau la mort des abeilles est observée. La sélection des abeilles par l’homme pourrait être en cause dans le sens que l’on aurait affaibli la résistance naturelle par trop de consanguinité. Pourtant, les abeilles sauvages ne faisant l’objet d’au- cune sélection humaine sont aussi touchées. Quant aux différentes maladies et prédateurs des abeilles, ils sont toujours présents et expliquent quelques cas sans pour autant être à l’origine de l’ensemble du phénomène.
Que font les scientifiques?
J-D C. : Pour résoudre un problè- me, la démarche scientifique débute par une analyse des causes. Actuellement, ces causes sont mal connues et mal cernées. Selon l’hypothèse actuelle, la mort des abeilles aurait une origine multifactorielle dont on ne connait pas la dynamique. Sur le plan mondial, une collaboration entre les chercheurs de vingt-huit pays a été mise en place. Elle prévoit une répartition des tâches pour mieux comprendre le phénomène. L’objectif est d’élaborer ensuite un plan de mesures pour enrayer la mort des abeilles.
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